Mille kilomètres à vélo pour le climat & Attac 92
Un article du Comité local Attac Hauts-de-Seine (92)
« Même si on découvrait une source d’énergie propre et abondante, la consommation massive d’énergie aurait toujours sur le corps social le même effet que l’intoxication par une drogue physiquement inoffensive, mais psychiquement asservissante. »
Ivan Illich, Energie et Equité (1973)
Je me suis lancé un défi, un peu fou, pour agir pour le climat et relayer mon engagement auprès d’Attac 92 : rouler mille kilomètres à vélo en trente jours. J’avais plusieurs objectifs :
- rendre Attac visible, alors je pédale avec le sac « Changer le système Pas le climat » autour du cou ;
- faire connaître Attac 92, alors je pars avec le Mag d’Attac 92 S’informer & Agir dans ma besace et je le distribue au fil du chemin ;
- dénoncer et combattre l’obsolescence programmée, alors j’utilise mon vélo, âgé de 19 ans, et mon corps, âgé de 74 ans, et je pars sans téléphone portable ;
- rencontrer et discuter avec des habitants de plusieurs villes et villages, recueillir et me faire l’écho de leurs opinions sur les sujets de désertification rurale, de gentrification urbaine, de dictature périurbaine de la bagnole et de forêts « productivistes » ;
- et surtout, prouver que l’énergie humaine en combinaison avec la volonté sociale est capable de résoudre les problèmes qui détruisent la qualité de vie et le climat.
Pour réaliser ce périple, j’ai décidé d’équilibrer les différents types de lieux où je me rends, endroits urbains, périurbains et ruraux et je roule à Paris, dans les Hauts-de-Seine, dans le Vexin, le Pays de Bray, la Normandie et l’agglomération de Compiègne. Mon bilan final : j’ai parcouru mille deux kilomètres en vingt-neuf jours à vélo, soit une moyenne de 34,5 kilomètres par jour.
Six bonnes nouvelles
Vacances relocalisées. Le vélo est un excellent moyen de relocaliser ses vacances. Le cycliste peut sentir les contours de la terre mieux qu’en voiture ou en train. Cependant, parfois le vélo roule trop vite et la randonnée à pied permet de mieux connaître le terrain. En particulier c’était le cas du beau village de Lyons-la-Forêt : https://www.lyons-andelle-tourisme.com
En fait, partir en vacances avec l’énergie humaine est un acte politique, qu’on peut appeler « l’austérité révolutionnaire », selon Ivan Illich et le communiste italien Berlinguer, et pas l’« austerity », mot déformé par le néolibéralisme. Je pose une question : que vaut-il mieux pour combattre le dérèglement climatique : l’éco-capitalisme ou l’austérité révolutionnaire ?
Cyber-minimalisme. J’ai pratiqué cette façon d’organiser ma vie en voyageant sans téléphone portable. Ma femme, qui a dû voyager pour des obligations familiales, est partie avec mon portable pour trouver une manière de le dépanner, ce qui va à l’encontre des conseils d’Orange qui envoie des mises à jour pour rendre inutilisables nos téléphones Je n’ai pas pu prendre de photos mais, en revanche, j’ai mieux apprécié les beaux paysages et les ai imprimés dans mon cerveau. Encore mieux, à aucun moment Orange et Google n’ont pu me géolocaliser. Un autre exemple d’action cyber-minimaliste est de « passer au moins trois soirées sans écran » (selon Karine Mauvilly, La Décroissance, juin 2019, qui écrit sur le désastre de la vie assistée par ordinateur). Mais « le cyber-minimalisme ne s’envisage pas sans luttes collectives ».
Résistance à l’obsolescence. Avec des petits dépannages, mon vélo de 19 ans a bien rempli sa mission de me conduire où j’avais programmé de me rendre, et mon corps de 74 ans s’est aussi bien dépanné (provisoirement) avec l’entraî-nement et l’exercice ludique. Ensemble nous avons résisté à l’obsolescence !
Provocation à l’intérêt. La distribution du Mag d’Attac 92 S’informer & Agir s’est déroulée d’une manière plus efficace que d’ordinaire. Au lieu de proposer le Mag au métro à des gens stressés qui partent travailler ou en reviennent ou font leurs courses sur un marché, les distributions se sont effectuées dans des endroits conviviaux. Et ça marche mieux ! Par exemple, lors d’une petite randonnée à pied avec deux camarades d’Attac 92, aux Portes ouvertes d’ateliers d’artistes de la boucle Nord des Hauts-de-Seine, les lecteurs nous cherchent et prennent le Mag, devant les stands des artistes. Ce n’est plus nous qui cherchons des lecteurs. Idem sur le chemin de La Seine à vélo entre Bois-Colombes, Nanterre et Rueil-Malmaison, je donne le Mag à des cyclistes et randonneurs qui s’arrêtent pour converser avec moi. Les personnes rencontrées ont réagi positivement (sauf un homme qui m’a traité de « voyou ») en me voyant porter une veste Attac, improvisée à l’aide du sac Changer le système Pas le climat.
Rencontre associative. Un dimanche, j’ai roulé avec des camarades de Mieux se déplacer à bicyclette (MDB) pour découvrir de nouvelles pistes et voies cyclables. Après les manifestations des associations activistes de vélo pour réclamer des infrastructures adaptées aux déplacements à vélo, un Plan vélo national a été adopté. Il prévoit que 9 % de tous les déplacements se fassent à vélo. Les infrastructures s’améliorent à Paris et en Île-de-France pour la bicyclette. Malheureusement, il reste des portions trop motorisées dans les circuits qui empêchent des déplacements à vélo pour cause de sentiment d’insécurité. Pour y remédier, il faut créer des réseaux cyclables cohérents et continus.
Réserve naturelle. Deux militantes d’Attac 19e/20e, Claire et Elie, m’ont accompagné sur les bords de la Marne pour me faire découvrir une réserve naturelle créée autour de l’ancienne chocolaterie Menier. Très beau chemin de halage ! Mais c’est triste de constater qu’il y a eu besoin de la multinationale Nestlé pour sauver le patrimoine français… Grâce à ces deux camarades d’Attac, j’ai fait 77 kilomètres dans une seule journée.
https://actu.fr/ile-de-france/meaux_77284/amenagements-des-bords-de-marne-autour-de-la-chocolaterie-menier-a-noisiel_8126561.html
Quatre mauvaises nouvelles
Désertification rurale. De Gisors, j’ai dû rouler 37 kilomètres pour arriver à une jolie auberge à Beauvoir-en-Lyons, dans le Pays de Bray. Pour pouvoir grimper dans cette région très vallonnée, je décide de m’arrêter en chemin pour chercher mon « doping » : un café. Mais je n’ai trouvé aucun commerce dans les beaux villages sur mon chemin. Grande montée après Bézu-la-Forêt, vent fort au visage, sans mon café. Mais finalement j’arrive à l’auberge.
Je rencontre un prêtre qui m’invite à boire une bière. Je lui pose la question : « Je savais que les grandes surfaces et la suppression des lignes de train TER contribuent à détruire des commerces locaux, mais pas un seul commerce pendant 37 kilomètres, c’est normal ? »
Il me répond : « c’est le commerce en ligne. Tout le monde achète en ligne. »
La une du journal local, l’Éclaireur la Dépêche : « Beauvoir-en-Lyons : qui en veut au poteau téléphonique ? », « 15 foyers privés d’Internet … les agriculteurs sont pointés du doigt par les riverains. » La mairie a toutefois soutenu l’installation de deux jeunes gens pour établir une boulangerie au village. La boulangerie est prête à ouvrir et trois journalistes de France 2 sont arrivés pour couvrir l’événement. Les journalistes me signalent une bonne nouvelle : mille cafés bientôt ouverts dans les villages ruraux, grâce au groupe SOS , qui, avec l’appui du gouvernement, répond à une des préoccupations principales du mouvement des Gilets Jaunes, celle d’une « fracture territoriale » grandissante et de la disparition du lien social dans les déserts ruraux.
Amazon partout. Partout je trouve les traces d’Amazon. Sur une très petite route boisée et vallonnée (mais avec une piste cyclable grâce à la politique de l’agglomération de Compiègne), je vois un camion de La Poste, arrêté à côté d’une ferme près du petit village de Jonquières. La postière donnait à manger à deux ânes. Je m’arrête pour lui parler et je lui raconte ce que m’a dit le prêtre. Je l’interroge : « avez-vous de plus en plus des colis du commerce en ligne ? ». « C’est comme ça, » me dit-elle. « On n’est pas loin du jour où nous serons tous des employés d’Amazon. »
Les forêts victimes de l’obsession productiviste. Je traverse les chemins de la forêt de Montmorency pour pique-niquer au bord des étangs à côté du château de Chasse et ramasser des châtaignes près de l’étang Godard. Je note qu’il y a très peu d’animaux et aucun chant d’oiseau. Je parle avec une femme qui se dit experte en forêts. Elle me dit que les forêts sont trop nettoyées, donc les petits animaux perdent des lieux pour se cacher.
Gaspar d’Allens, auteur du livre Main basse sur nos forêts, a écrit : « Quand on se balade sous les pins Douglas du Morvan, on est dans une sorte de forêt fantôme, silencieuse : il n’y a plus de chants d’oiseaux, c’est un désert biologique » (La Décroissance, juin 2019). Il critique les méga-centrales à biomasse. Je passe souvent près de la centrale de chauffage urbain biomasse d’Engie, à Gennevilliers (92), qui reçoit le bois des forêts pour le brûler. Gasper d’Allens note que ces projets nous font « croire qu’on pourra substituer une source d’énergie à une autre tout en gardant le même mode de vie ». C’est la même critique exprimée par Illich il y a quarante ans.
Gentrification urbaine. Il n’est pas évident d’identifier la gentrification sans avoir connu une ville pendant des années. Mais je connais bien Clichy (92). On y voit des affiches dans des immeubles : « Non à la bétonisation de nos espaces verts ». De nouveaux bâtiments émergent partout, ce qui fait grimper les loyers. J’ai demandé au maire-adjoint « comment éviter la gentrification ». Il m’assure qu’avec la densification, on augmente le nombre d’habitations ce qui garantit que les résidents actuels ne seront pas forcés de chercher à se loger ailleurs. Il m’explique que la densification évite que de nouvelles cités occupent la campagne périurbaine. En revanche, je constate que les nouveaux commerces visent de plus en plus une population plus aisée. J’ai même dû payer trois euros pour un petit expresso dans un café huppé. Ceci aura pour effet, à long terme, de pousser une partie de la population hors de la ville faute d’avoir les moyens d’y vivre. Pour le moment la mixité de Clichy reste intacte. Victoire provisoire du mouvement contre la gentrification : selon Le Parisien (24 sept. 2019), le ministre de la Culture, Franck Riester, déclarait que l’État ne donnerait pas son autorisation pour les travaux de la Maison de Peuple, à Clichy « dans l’état actuel du projet ». Un projet de rénovation complète du bâtiment classé Monument historique mais qui s’accompagne de la construction d’une tour de 99 mètres de hauteur. « a tour, telle qu’elle est prévue, en plein milieu, dénature le bâtiment… pour obtenir une autorisation, il faudra que le projet soit modifié ».
Un récit de Mark Cramer, militant d’Attac 92
À suivre dans le prochain numéro d’Angle d’Attac 92
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