Atelier 5 : « Dictionnaire des clichés de la langue dominante »
Remarque : la session s’est en fait déroulée en deux phases, mais j’ai regroupé ici exposés et débats.
Genèse du projet
L’idée provient de l’observation réitérée du « dévoiement » de certains mots [1] par la langue utilisée par les classes dominantes et les médias qui leur font écho. On les retrouve bien sûr dans le discours financier, économique et politique, mais aussi bien au delà. Ces mots sont introduits à dessein, et ils le sont de manière à devenir les termes de référence, utilisés par la langue courante.
Or ces mots ont pour effet de véhiculer les « valeurs libérales » de manière subreptice et par conséquent difficilement décryptable. Leur effet pervers et fédérateur est tel que des militants « de gauche » avertis en viennent à les employer eux-mêmes. Les anglicismes acceptés par tous font également partie de cet ensemble.
De nombreux exemples sont mentionnés ; citons simplement ici le mot « marché », qui accolé au mot « financier »suggère un parallélisme entre l’immense machinerie mathématico-financière et le marché de fruits et légumes de la place d’à côté.
L’idée de départ est donc de « décrypter » ces usages qui ont pour but de « tromper le citoyen » en révélant leurs sens cachés.
L’un des animateurs mentionne à ce sujet une pensée qu’il attribue au grand Confucius (sans être absolument certain de la paternité [2]) :
Quand les mots perdent leur sens, le citoyen perd sa liberté.
Dès la naissance de cette idée, R. Joumard rédige un texte qui reçoit une large approbation [3].
Cette première étape suggère alors la création d’un groupe de travail dont l’objet serait de lister les mots les plus importants de cette offensive lexicale, de les décrypter, et d’en proposer une traduction éclairante.
Organisation et méthode de travail
Les sous-groupes
Très vite se dessinent des sous-ensembles qui conduisent au fractionnement en sous-groupes de travail chargés respectivement :
- du traitement des « anglicismes »
- du travail sur les mots « glissants », ou « flottants », ou « retournés »
- du langage néolibéral pur
- du langage militant
- de la bibliographie
Les précisions suivantes sont apportées à la définition de ces « sous-groupes » :
- les anglicismes ne sont pas critiqués en tant que tels, mais en tant qu’il sont introduits dans un but particulier, et que leur sens et le but de leur emploi est contrôlé par ceux-là mêmes qui les choisissent.
- Les mots « glissants » sont ceux dont le sens a été modifié au cours du temps, ou dont l’ambiguïté a été utilisée à dessein pour introduire les connotations recherchées et tromper l’auditeur. On mentionne : « laïcité », « démocratie »…
- Le langage néolibéral pur est généralement terminologique.
Comment on fait
Après avoir envisagé plusieurs méthodes, le groupe a retenu la démarche suivante : chaque sous-groupe définit ses objets de travail et rédige une première ébauche.
Celle-ci est alors remise sur la table, sous le regard critique de l’ensemble du groupe
le travail ainsi amendé retourne aux sous-groupes qui entreprennent alors la rédaction des « notices »
Il reste ensuite à définir comment on restitue le travail, comment on assemble les parties obtenues et comment on établit des liens.
Il ne faut pas perdre de vue le but de la manœuvre qui est de briser la « fédération » autour d’un terme choisi intentionnellement par les sphères économiques, politiques et médiatiques dominantes ; il s’agit donc, soit en proposant d’autres mots, soit en explicitant par une série de gloses, de rétablir une certaine « vérité », de mettre au jour en tous cas les connotations manipulatrices.
Le débat
Les trois grandes questions que se pose le groupe [4] on trait :
- à la pertinence du travail proposé
- à la structuration choisie
- à la nature de l’objet final
Un enthousiasme marqué
Il apparaît immédiatement que l’intérêt majeur du projet est évident aux yeux des participants ; les mains se lèvent nombreuses, et toute la science et le doigté de Max seront nécessaires pour conduire la séance.
Le rapprochement est fait très vite avec les ouvrages de Eric Hazan (Lingua Quintae Respublicae) et de Victor Klemperer (Lti [5], la langue du IIIe Reich).
Puis des aspects nombreux, variés, imprévus sont soulevés, dont certains intéressent visiblement les animateurs et seraient susceptibles d’introduire de nouvelles catégories.
- On évoque les mots « bloquants », ceux qui arrêtent net un débat en disqualifiant une position ou un participant. Parmi eux : « conspiration » ou « souverainisme ».
- On relève des mots déclenchant une « alerte », et le cas de « situation en Palestine » est mentionné à ce titre.
- On rappelle que Gramsci avait déjà théorisé sur la « lutte pour l’hégémonie culturelle ».
- La question de la « déconstruction humoristique » est abordée.
- On souligne l’intérêt de cette approche, concrète et constituant à elle seule une forme d’action.
- On fait remarquer qu’il existe deux cas de figure opposés : certaines lexies (volontairement techniques) sont incompréhensibles et nécessiteraient une définition, d’autres au contraire sont des mots courants « dévoyés » et relèvent d’une ré-écriture ou d’une substitution.
Il apparaît à tous clairement que les classes dominantes, via les média et leurs porte-paroles, pèsent longuement leurs mots, et en imposent une lecture ; la tromperie est un objectif et non le fait du hasard.
Le travail entrepris est donc jugé d’une grande importance.
Des inquiétudes
Mais il y a aussi des réactions dubitatives quant à la faisabilité [6] et à l’avancement des travaux.
Résumons les interventions et questions [7] :
- Où en est-on ?
- Combien de mots au dictionnaire ?
- Combien de temps sera nécessaire à la mise au point de l’ouvrage ?
- Ne risque-t-on pas de ré-écrire un dictionnaire encyclopédique ?
- Ne devrait-on pas se limiter en catégories et n’étudier que les mots de l’économie et de la politique ?
Réponses des animateurs et échanges
Sur le chapitre de l’avancement des travaux, les animateurs précisent que le travail n’en est qu’à la définition, qu’aucune liste de mots n’est arrêtée, et que la structuration elle même n’est pas figée.
Marc Brunet pense que la réflexion doit s’étendre au vocabulaire sociétal, car c’est bien le discours tout entier qui doit être analysé pour être décrypté. A titre d’exemple, Marc rappelle de manière parfaitement convaincante que le discours du FN singe celui de la gauche dans une « extraordinaire opération langage », et qu’il faut bien une analyse intégrale du discours pour en trouver les failles.
Pour ce qui est du « périmètre », il lui paraît nécessaire de retenir en tous cas les catégories de mots « glissants »… et les anglicismes.
Robert Joumard rappelle qu’à son sens, il s’agit de « donner des armes aux citoyens ». Il faut éradiquer la « tromperie » en aidant au décodage des expressions les plus employées et les plus perverses.
Au point de vue de la méthode, il est suggéré de procéder à des essais sur des corpus de quelques mots, afin de définir la meilleure manière de rédiger les notices avant de s’attaquer à l’ensemble du problème.
À une question sur la « résolution des conflits éventuels », deux réponses sont apportées :
- les animateurs envisagent un vote à majorité qualifiée tendant au consensus
- un participant suggère plus simplement et radicalement de laisser tomber les mot à problème…
Enfin, la question du choix des corpus est posée : quelle sera la base employée pour lister les mots susceptibles d’être analysés ?
Il semble que dans la mesure où le but est de décoder la langue néolibérale, jugée fondamentalement imposée par les media et les organismes financiers et économiques dominants, les corpus sont simples à choisir et sans grand risque de biais. Resterait tout de même à débusquer l’utilisation des mêmes termes par d’autres groupes, possiblement contaminés. Puis également à démonter que la sphère militante, comme cela a été plusieurs fois mentionné, n’est pas blanche comme neige, et que l’utilisation de termes ambigus et manipulatoires lui échappe parfois, par ingénuité ou par calcul…
Conclusion
Les animateurs concluent la session par un appel au peuple, suggérant que plus on sera de participants, plus le travail sera rapide. A la question : « quel engagement intermédiaire y a-t-il entre rien faire et s’inscrire dans un sous groupe », ils répondent en signalant l’existence d’une liste qui permet de suivre les travaux et d’y contribuer à l’occasion, sans pour autant être associé directement à un sous-groupe. Et recueillent derechef des inscriptions.
Certains participants proposent d’ailleurs d’alimenter la liste de mots via cette liste.
La restitution
La restitution fut également assez animée, et certaines remarques et questions sont suffisamment intéressantes et utiles pour être ajoutées. Elles tiennent soit au fond, soit à la forme.
Retenons les suivantes :
Il est nécessaire de préciser la cible exacte de l’ouvrage entrepris. Une proposition suggérait par exemple de concevoir le travail de manière à ce qu’il autorise une utilisation de type « éducation populaire » ; les « notices », bien entendu explicites, devraient alors se prêter aisément à la rédaction de tracts, affichettes, à l’utilisation en meetings, en manifs, pour la réalisation d’interventions publiques voire de saynètes.
La rédaction des notices devrait prendre en compte des dimensions diverses pour un même article, en révélant les aspects sociologiques, anthropologiques, économiques…
Il serait enrichissant d’explorer la dimension diachronique des glissements étudiés pour bien en comprendre l’origine et la signification.
La question de la dénonciation humoristique est à nouveau posée avec insistance. Et il est rappelé que cette approche n’est pas rejetée mais jugée insuffisante : les animateurs ont insisté sur la nécessité non seulement de « déconstruire », mais de reconstruire ensuite, et ce de manière rigoureuse et assez exhaustive sans être académique.
La forme, le support, le nombre de pages, le tirage prévu devraient être estimés assez vite…
Et bien entendu, l’ensemble de ces remarques est à prendre en compte dès le début du travail.
Post scriptum
L’intérêt suscité par cet atelier s’est confirmé dans les jours qui ont suivi la CNCL : de nombreuses demandes d’inscription ont été reçues, et plus d’une vingtaine de contributions spontanées ont déjà enrichi le projet.
Mais comme disait « l’autre », tout reste à faire…
Rappel de la présentation de l'atelier
Pourquoi un dictionnaire des clichés ?
Nous utilisons souvent mots et expressions des néolibéraux parfois, avec les mêmes sens qu’eux. Tous ces termes sont pourtant des manières de présenter la réalité qui induisent un a priori dans la tête de l’auditeur ou du lecteur : à priori positif quand ils ont une connotation traditionnelle positive, a priori négatif quand le terme généralise un sens étroit à une situation bien plus large. Ce sont des mots et des expressions de la propagande politique de la langue dominante, inventés ou utilisés pour « vendre » ce genre de politique, même s’ils peuvent avoir par ailleurs un sens originel neutre ou différent.
Les néolibéraux utilisent les mots comme des armes. Utilisons les armes de l’analyse pour rendre compte des réalités qui se cachent derrière ces mots pour que tout un chacun comprenne immédiatement de quoi il s’agit. Nous devons réaliser un dictionnaire de traduction des mots et expressions du néolibéralisme en mots et expressions corrects du langage des citoyens francophones.
Plus largement, nous devons nous s’intéresser aussi aux clichés et à la langue de bois politicienne, du genre « sortir par le haut », « un cadre unitaire large », qui font croire ce qui n’est pas et ne rendent pas service au citoyen. Il pourrait aussi traiter des termes anglais qui pullulent dans l’univers de la communication ou de l’économie, qui ne sont pas compréhensibles par tous et qui, comme l’écrivait Gramsci, véhiculent une vision du monde, participant ainsi à la construction d’une pensée unique que nous combattons.
C’est une œuvre de salubrité citoyenne pour les membres d’Attac France et pour le grand public francophone, un acte d’éducation populaire.
Pourquoi un atelier ?
Au mois de septembre, sur les diverses listes , un message d’appel à participation à un groupe de travail « dictionnaire » a circulé. Ce message avait pour but de procéder selon la méthode suivante :
Déterminer quatre catégories de mots à « traduire » dans le dictionnaire :
- les classiques du discours néolibéral et patronal, de « société civile » à « charges sociales ». Ce sont les plus nombreux.
- les détournements de sens, dont le plus énorme est celui d’utiliser le mot « Europe » pour désigner l’Union européenne, ou plus récemment la troïka rebaptisée « les institutions ».
- les clichés du discours militant et syndical du style « sortir par le haut ».
- les mots anglais qui embrouillent et font savant ou branché. Ils prolifèrent dans la comm’.
Ces catégories ne sont pas définitives, mais donnent un cadre général de ce que pourrait être le champ du dictionnaire.
Une fois la collecte faite il s’agira de les traduire en langage courant. Voici une proposition de rédaction pour chaque mot ou expression :
- (A) chaque mot ou expression devrait d’abord être illustrée par son usage en français néolibéral (donc des citations).
- (B) Puis cet usage devrait être critiqué (au sens scientifique du terme, avec les aspects positifs et les aspects négatifs) .
- (C) Puis différentes traductions proposées, sachant qu’un même mot ou une même expression peut avoir différentes traductions selon le contexte (c’est le b a ba de la traduction, y compris du français néolibéral en français).
- (D) Enfin une traduction serait proposée (pour chacun des contextes éventuellement).
Nous appelons donc chacun à contribuer à cette collecte, en proposant au minimum un ou plusieurs mots ou expressions à traiter (point A), voire des contenus (points B et C).
Le groupe de travail est maintenant constitué, il est en train de lister les termes ou expressions qui semblent devoir être traités dans le dictionnaire. Dans l’optique du dictionnaire, il est nécessaire de proposer une ébauche d’article par les descriptions A à D ci-dessus – ou une partie d’entre elles.
En même temps que la liste des termes et expressions est en train de se constituer, la méthode de travail doit être affinée. L’atelier s’inscrit donc dans cette phase préparatoire du travail.
Après une première réaction des participants, l’atelier se propose d’avancer à la fois en ce qui concerne la liste des mots à prendre en compte et la méthodologie à employer. Comme la rédaction sera collective, cet atelier sera une des étapes de la réalisation de ce dictionnaire.
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